L’assise immobile : Expérimenter le miroir du corps |
|
|
| Articles des membres |
| Écrit par Christophe Roux-Dufort |
| Jeudi, 02 Décembre 2010 20:30 |
|
L’assise immobile : Expérimenter le miroir du corps Par Christophe Roux-Dufort L’homme discipliné que j’étais alors suivit les consignes à la lettre. Un coup de gong annonça le début de l’assise. Les premières minutes de cette expérience furent un pur bonheur de repos et de tranquillité qui tranchait tellement avec la vie trépidante et hachée que je menais alors. Qu’il était bon de goûter l’immobilité alors que l’agitation régnait habituellement partout dans mon quotidien ! J’en retirais un sentiment de paix bienfaiteur. Après ces quelques instants de douceur, des inconforts commencèrent à poindre dans mes jambes et ma colonne vertébrale. Infimes au début, je ne les remarquais même pas. Je m’accrochais à la quiétude des premiers instants que je ne voulais pas laisser échapper. Les inconforts se firent un peu plus vifs. Je sentais une raideur dans ma nuque et ma colonne et des tensions musculaires dans mes jambes. J’essayais encore de m’y soustraire en m’agrippant cette fois au souvenir du bien-être initial. J’avais le sentiment de perdre l’expérience. Je ne me doutais pas que la véritable expérience commençait précisément à cet instant. Plus je cherchais à m’en détourner et plus les inconforts prenaient corps dans mon dos et dans mes jambes. Ce n’était d’ailleurs plus de simples inconforts, mais de véritables tensions qui s’incarnaient à présent. J’entrepris alors de reconquérir le bien être perdu. J’essayais de me raisonner. Je me disais qu’il n’y avait rien de plus normal que des tensions s’installent dans le corps dans une telle position. Je faisais de grandes respirations pour revenir à la quiétude. Comme l’enseignant l’avait expliqué, on pouvait bouger si on le souhaitait à condition de faire un petit salut pour marquer pour soi-même que l’on quittait temporairement l’immobilité. Je fis plusieurs saluts pour essayer de retrouver une position un peu plus confortable. Rien n’y fit. Malgré tous mes efforts, il m’était impossible de me soustraire à ce corps. Impossible d’échapper aux tensions qui attiraient de plus en plus mon attention comme si, au cœur de l’immobilité, mon corps voulait me parler. J’étais comme devant un miroir sans vouloir en contempler le reflet. Oui, c’est bien de cela dont il s’agissait. Le corps agissait comme un miroir et ce n’est pas à lui que je voulais échapper, mais à celui qu’il reflétait. Il me conviait ce soir-là à une rencontre avec moi-même, mais je refusais ce rendez-vous. Mais qu’y avait-il donc de si gênant dans ce miroir pour que je cherche autant à fuir ce reflet ? Qui était-il celui qui souffrait de ces tensions ? Qui était donc celui qui apparaissait dans le miroir implacable du corps ? Pour trouver la réponse, il n’y avait pas d’autres alternatives que de rester devant et de regarder le reflet. Bien que nous puissions parfaitement le faire, je ne voulais pas quitter l’expérience et rompre la position assise. J’avais envie de vivre l’expérience jusqu’au bout. J’avais besoin d’un éclairage, j’avais besoin de voir qui j’étais à ce moment-là. Je décidais alors de rester un court moment devant le miroir. Le reflet d’abord lointain se clarifia. Je découvris un homme qui, depuis le début de son assise, avait adopté une posture qu’il pensait parfaite : dos bien droit, jambes repliées en demi-lotus, genoux touchant le sol, nuque droite, les yeux fixant droit devant. Mais pourquoi une telle posture alors que nous étions libre de notre position ? Personne n’avait exigé de moi une telle assise ! Il me fallut un peu de temps et quelques questions à la fin de l’assise pour faire une découverte ce soir-là. J’étais en train de prendre contact avec mon infortune du jour. Mon Dieu que cet homme si docile voulait mimer les grands sages alors qu’il faisait ce soir sa toute première assise. Mon Dieu que cette imitation lui rendait l’assise difficile et douloureuse. Appuyé fortement sur ces genoux pour qu’ils restent au sol et le dos raide pour garder une colonne droite, il était bien normal qu’il en ressentît des tensions. J’effleurai du doigt une profonde douleur qui s’avérera plus tard être la porte du meilleur de moi-même, mais je l’ignorais encore. Puis un saut se produisit dans mon esprit : « Mais ce que je suis ce soir dans l’assise… Je le suis aussi dans la vie ! » Une foule d’images surgit alors sous forme d’instantanés de ma vie actuelle où je cherchais toujours à faire comme si… Comme si j’étais un papa ou un mari modèle… Comme si j’étais un professionnel bien sous tout rapport… Comme si je cherchais, bien inconsciemment, à donner ce soir aux autres l’impression d’un homme qui s’asseyait comme s’il était déjà un sage ! J’y étais. C’était mon rendez-vous. Et comme cela était épuisant de faire comme si ! Comme cela fatiguait ma vie ! J’avais trente ans. Qu’en serait-il dans 20 ou 30 ans si je continuais à vivre de cette façon ? L’assise faisait des merveilles. Mon corps me renvoyait exactement à l’endroit où j’en étais dans l’instant et dans ma vie. J’avais alors le choix, sans doute le seul qui s’offrait à moi, de juger cet homme ou de l’embrasser. Mais comment juger un être qui a appris depuis tout petit que la seule façon d’avoir un peu d’amour, c’est de faire croire qu’il est grand alors qu’il ne sait pas encore marcher ? Comment ne pas être attendri pas cette imperfection si innocente ? Il me fallut quelque temps et plusieurs assises pour apprendre peu à peu à sourire à ce reflet dans le miroir. Car c’est au cœur du sourire sur son imperfection que se produit la transformation de celui qui juge en celui qui aime. Aux questions que je posais à l’enseignant à l’issue des assises successives, il me répondait : se transformer c’est d’abord reconnaître et sourire à ses infortunes quotidiennes. Surtout ne pas se changer, mais faire de chaque imperfection l’occasion de mieux s’aimer pour dépasser ce qui d’ordinaire constitue une limite infranchissable. L’assise immobile et silencieuse favorise cette rencontrer intime avec soi-même. Apprendre à faire de ses imperfections la porte vers le meilleur de soi-même telle est la voie à laquelle elle nous convie. Apprendre à mieux s’aimer, c’est aussi apprendre à mieux aimer tant on aime à l’extérieur aussi loin que l’on aime à l’intérieur. Et si vous preniez rendez-vous avec vous-même ? Peut-être y découvrirez-vous le meilleur de vous-même. Membre du collège des enseignants de l’école Art’as Québec, Canada |















